Benjamin de Tudèle à Jérusalem

 

Relation de voyage

Après avoir parcouru la Provence, le rabbin Benjamin de Tudèle,  parti de chez lui vers 1160, s’est embarqué à Marseille pour Gênes. Il parcourut l’Italie, puis il gagna la Grèce via Otrante. Son périple le mena à Constantinople où il fut peut-être témoin du mariage de l’empereur Manuel avec Marie d’Antioche à la fin de l’année 1161. Ensuite il visita Samos, Rhodes, Chypre, une partie de l’Anatolie.

Il est difficile de savoir en quelle année il visita Jérusalem, car son récit ne suit pas exactement son itinéraire. On sait qu’il était en Perse en 1163.

Dans sa description du Liban, Benjamin évoque un récent tremblement de terre qui fit 20.000 morts. Il y eut deux séismes dans le secteur, un en août 1157 et un second le 29 juin 1171. Quoiqu’il en soit, son séjour eut lieu entre 1162 et 1172. A cette période régnait Amaury I, le frère de Baudouin III, et le patriarche était Amaury de Nesle.

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Description de Jérusalem

C’est une petite ville munie de trois murailles et fort peuplée de Jacobites, de Syriens, de Grecs, de Géorgiens et de Francs de toute langue et nation. Il y a une maison où l’on fait de la teinture, que les Juifs possèdent, ayant eux seuls le droit de faire de la teinture, moyennant une certaine somme qu’ils payent tous les ans au roi. On compte dans cette ville environ deux cents Juifs, qui demeurent sous la tour de David, dans un coin de la ville. Pour ce qui est de la muraille de la Tour de David, il ne reste environ que dix coudées de haut sur les fondements de cet ancien édifice bâti par nos pères. Tout ce qui est au-dessus est l’ouvrage des Ismaélites. Il n’y a point d’édifice dans toute la ville plus fort que cette tour.

 

(Hospitaliers et Templiers)

Il y a encore à Jérusalem deux hôpitaux d’où sortent quatre cents chevaliers, et où l’on reçoit tous les malades qui y viennent, auxquels on fournit tout ce qui leur est nécessaire soit pour la vie, soit pour la mort. On appelle le second hôpital : de Salomon. Ce fut le palais qu’a bâti le roi Salomon autrefois. Dans celui-ci demeurent et en sortent quatre cents chevaliers toujours prêts pour la guerre, outre les chevaliers qui viennent du pays des Francs et des Edomites, qui ont fait des vœux, et qui y restent quelques années, jusqu’à ce que leur vœu soit accompli.

 

(Le Temple)

Là est aussi ce grand temple qu’on appelle Sepolcro, qui est le tombeau de CET HOMME.

Il y a à Jérusalem quatre portes : la porte d’Abraham, la porte de David, la porte de Sion et la porte de Josaphat, vis à vis de la maison du Sanctuaire, qui était là autrefois. C’est là qu’est le « Templo Domino » qui a été autrefois un lieu sacré sur lequel Omar, fils d’ Al-Khotaab avait bâti une grande et parfaitement belle voûte, où les gentils n’osent point mettre d’images, ni aucune ressemblance, mais y viennent seulement pour y faire leurs prières.

A l’opposite de cet endroit, à l’occident, est une muraille qui est un reste de celle du temple, et même du Saint des Saints ; on l’appelle la porte de la Miséricorde. Tous les Juifs vont prier devant cette muraille, à l’endroit où était le parvis.

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Il y a encore à Jérusalem, dans cette maison qui a été autrefois à Salomon, les écuries que ce roi a fait bâtir : c’est un bâtiment très solide, tout de grandes pierres ; on ne voit nulle part ailleurs un bâtiment semblable.

On y voit encore aujourd’hui le canal où l’on égorgeait autrefois les victimes. Tous les Juifs y écrivent leurs noms sur la muraille.

En sortant de la porte de Josaphat, on trouve le désert des peuples, où était la statue de Jad-Absçalom, le sépulcre du roi Ozias, et la grande fontaine des eaux de Siloé, auprès du torrent de Kedron. Sur la fontaine est un grand édifice bâti du temps de nos pères ; on n’y trouve que fort peu d’eau, la plupart des habitants de Jérusalem ne buvant que de l’eau de pluie, qu’ils reçoivent dans les citernes qu’ils ont dans leurs maisons.

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Tombe d’Absalon (antique.prints.de)

 

De la vallée de Josaphat on va à la montagne des Oliviers, qui n’est séparée de la ville que par cette vallée.

De cette montagne on découvre la mer de Sodome, qui n’est éloignée que de deux parasanges de la statue de sel en laquelle fut changée la femme de Loth. Quoique les troupeaux qui passent lèchent continuellement cette statue, elle recroit néanmoins toujours et devient comme elle était auparavant ; on voit aussi de là toute la plaine et le torrent de Sittim, jusqu’au Mont Nébo.

 

(Découverte archéologique et destruction de vestiges par l’église romaine)

Devant Jérusalem est la montagne de Sion, sur laquelle il n’y a point d’autres édifices qu’un temple des nazaréens (chrétiens). Il y a encore devant Jérusalem trois espèces de cimetières des Israélites, où ils ensevelissaient autrefois leurs morts, entre lesquels il y a un tombeau qui a sa date gravée. Mais les Iduméens les démolissent et en tirent les pierres pour bâtir leurs maisons.

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Mont Sion (photo Bonfils 1880)

Aschkel.info

Tout autour de Jérusalem il y a de grandes montagnes. Sur le mont de Sion sont les sépultures de la maison de David et des rois qui ont régné après lui. Mais personne ne connaît cet endroit ; car il y a environ quinze ans qu’une muraille du temple qui est sur le mont de Sion étant tombée, le patriarche ordonna au prêtre de rebâtir cette église, et lui dit de prendre des pierres de l’ancien mur de Sion pour cet effet, ce que ce prêtre se mit aussitôt en devoir de faire. Il laissa une vingtaine d’ouvriers qui arrachaient les pierres des fondements de la muraille de Sion.

Parmi ces ouvriers, il y en avait deux, entre autres, très bons et très fidèles amis. Un jour un de ces deux ayant régalé son camarade, et tous deux étant retournés un peu tard à leur ouvrage, celui qui les commandait leur dit :

« Pourquoi venez-vous si tard ? »

A quoi ils répondirent :

« qu’est-ce que cela te fait ? nous travaillerons pendant que nos camarades iront manger. »

En tirant donc de ces pierres, ils en tirèrent entre autres une sous laquelle ils trouvèrent l’entrée d’une caverne ou grotte. Là-dessus ils se dirent l’un à l’autre : « Allons voir si nous trouvons quelque trésor. »

Ils entrèrent donc dans la caverne jusqu’à ce qu’ils parvinrent à un grand palais, bâti sur des colonnes de marbre, tout couvert d’or et d’argent.

D’abord s’offrit à leur vue une table et un sceptre d’or, avec une couronne d’or. C’était le tombeau de David, roi d’Israël ; à gauche était celui de Salomon ; et même ceux de tous les autres rois de Juda qui y ont été ensevelis. Il y avait aussi des coffres fermés, et personne ne sait ce qu’ils contiennent.

Ces deux hommes voulurent entrer dans le palais ; mais voici qu’un vent impétueux, qui venait de l’entrée de la caverne, les terrassa de telle sorte qu’ils tombèrent à terre comme morts, et demeurèrent là jusqu’au soir. Alors s’éleva un autre vent, et comme une voix d’homme qui leur cria :

« Levez-vous, sortez d’ici ! »

Ces ouvriers, tout effrayés, se hâtèrent de sortir, et vinrent raconter le tout au patriarche. Celui-ci fit venir R. Abraham ‘Hasid, ou le Pieux, de Constantinople, un de ceux qui pleurent Jérusalem, et lui raconta tout ce qui était arrivé à ces deux hommes. R. Abraham répondit :

« Ce sont les tombeaux des rois de la maison de David et des rois de la maison de Juda. »

Le lendemain, on renvoya s’informer vers ces deux hommes, qu’on trouva l’un et l’autre gisant dans leurs lits et disant :

« Nous n’avons garde de retourner en ce lieu, car l’Eternel ne veut pas que personne voit ces choses. »

Alors le patriarche fit boucher l’entrée de la caverne, pour cacher cet endroit aux hommes jusqu’à ce jour. R. Abraham le Pieux m’a confié lui-même toute cette histoire.

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La vallée du Cédron (antique.prints.de)

Notes:

Les noms Iduméen et Edomites désignent les chrétiens en tant que descendants symboliques d’Esaü le frère de Jacob, appelé aussi Edom.

Sur Benjamin de Tudèle, voir:

http://akhsahcalebunblogfr.unblog.fr/2011/01/25/benjamin-de-tudele-a-posquieres/

http://akhsahcalebunblogfr.unblog.fr/2011/03/30/benjamin-de-tudele-a-lunel/

La traduction du texte par E. Carmoly et Ed. Charton, a été publiée dans La revue orientale, Bruxelles 1841.

L’oeuvre a été numérisée par Marc Szwajcer pour le site: http://www.remacle.org/ 

 

 

 

 

 



Rome et Jérusalem

Rome contre Jérusalem

Par Neutrinos

Cela fait près de 1500 ans que la papauté souhaite s’emparer de Jérusalem. Dès son origine elle dut laisser cette suprématie à l’église grecque de Constantinople (Byzance). En l’an 638, les conquérants musulmans renvoyèrent dos à dos les deux rivales.

Dès lors pour chacune d’entre elles la devise devint soit : « Plutôt l’Islam que Rome », soit : « Plutôt l’Islam que Byzance ». De nos jours les deux entités pensent très fort, sans oser le crier sur les toits : « Plutôt l’Islam que les Juifs ».

 

 

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Emile Signol: prise de Jérusalem par les Croisés

 

Les Croisades

Lorsque le 27 novembre 1095, Urbain II, au concile de Clermont, invita les chrétiens à s’unir pour aller délivrer les « Lieux Saints », il avait déjà une autre petite idée derrière la tête. Les territoires à conquérir par les croisés devaient revenir au patrimoine de l’Eglise. D’ailleurs dès la conquête de Jérusalem, l’archevêque Daimbert de Pise en revendiqua la possession au nom du patriarcat.

« Le clergé latin avait sa doctrine : la Croisade ayant été l’œuvre personnelle du Pape Urbain II, la Terre Sainte devait être un autre patrimoine du Saint Siège… »

(René Grousset)

Mais les chevaliers et les seigneurs venus de toute l’Europe ne furent pas du même avis. Le duc Godefroy de Bouillon fut choisi par ses pairs comme chef laïque des nouvelles conquêtes.

A son décès, un an plus tard, l’évêque Daimbert s’empara du pouvoir et fit de l’Etat de Jérusalem une possession romaine :

« Jérusalem, autre Rome, et, comme Rome, patrimoine ecclésiastique, la Terre Sainte, autre Etat pontifical. » (R.G.)

Mais bientôt Baudouin d’Edesse, soutenu par la majorité des chevaliers et des barons, vint revendiquer la succession de son frère Godefroy. Devant l’adhésion populaire en sa faveur, Daimbert renonça à ses prétentions et se résigna à sacrer Baudouin roi de Jérusalem, le 25 décembre 1100, dans l’église de Bethléem :

« L’Etat théocratique que le patriarche Daimbert avait essayé de fonder grâce à la faiblesse de Godefroy de Bouillon, puis à la faveur de son décès n’avait duré que cinq mois. » 

(R.G.)

En octobre 1187, le sultan Saladin reprit Jérusalem, en expulsa les croisés latins et restaura l’Islam. Cependant, désireux de bénéficier de la richesse apportée par les pèlerinages, il confia la gestion des « Lieux Saints polythéistes » à l’église grecque orthodoxe. Il fit également revenir les Juifs dans la ville.

La mainmise des peuples européens sur Jérusalem avait duré 88 ans, et le rêve de l’Eglise romaine cinq mois en tout et pour tout.

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Victoire de Saladin

(planetejeanjaures.free.fr)

 

Citation de l’historien René Grousset

(Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem ; Paris, Perrin 1991)

L’Eglise grecque orthodoxe, bénéficiaire de la perte des Lieux Saints par les Francs

L’expulsion des latins hors de la Ville Sainte profita à l’élément grec et à l’élément juif. Les Grecs se hâtèrent de réclamer aux Lieux Saints la situation prépondérante dont ils avaient bénéficié avant l’arrivée de la Première Croisade. L’empereur Isaac l’Ange envoya en ce sens à Saladin une ambassade de félicitations dont Bebâ al-Din a conservé le souvenir : « Il demandait que l’Eglise de la Résurrection (= le Saint Sépulcre) et toutes les autres églises chrétiennes de la ville fussent remises à des prêtres (grecs), nommés par son gouvernement et qu’il y eût (contre les Francs) une alliance entre les deux empires. » (…)

« Plutôt l’Islam que Rome à Jérusalem ! » pensaient déjà les Byzantins du douzième siècle ; de même ceux du quinzième siècle à l’union avec Rome préféreront l’installation du Turc à Byzance.

 

 



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